Les saines colères des femmes

Article du monde du 01/03/2019 - Anne Chemin

 

Depuis des siècles, l’emportement est un territoire déconseillé aux femmes, qui doivent incarner la tempérance, la docilité et le calme. #metoo, procès Baupin, la Ligue du LOL : et si les femmes s’autorisaient – enfin – à parler haut et fort ?

 

 

En cette fin de débat présidentiel, la voix de Ségolène Royal se fait soudainement plus grave. Indignée par les propos de Nicolas Sarkozy sur le handicap, elle pointe un index accusateur vers son adversaire avant de se lancer dans un vibrant éloge de la scolarisation des enfants handicapés. « Non, M. Sarkozy, tout n’est pas possible dans la vie politique ! Cet écart entre les paroles et les actes n’est pas acceptable ! Je suis très en colère. »

 

 

Nicolas Sarkozy esquisse un sourire ironique. « Calmez-vous, calmez-vous, pour être président de la République, il faut être calme, souffle-t-il avec un brin de condescendance. Je ne sais pas pourquoi vous perdez vos nerfs. »

 

 

Le lendemain matin, l’emportement de Ségolène Royal est au cœur de tous les débats sur la présidentielle de 2007. La colère donne aux hommes politiques de la prestance et du tempérament mais elle est volontiers associée, chez les femmes, à une furieuse hystérie, une inquiétante perte de contrôle, une désolante irrationalité.

 

 

« Nicolas Sarkozy renvoie tout de suite Ségolène Royal à l’une des figures classiques de la féminité : la femme en colère qui ne sait pas maîtriser ses affects, analyse Frédérique Matonti, professeure de sciences politiques à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. On a tendance à se moquer des élues qui s’emportent et de leur voix qui monte dans les aigus. »

 

 

Rappelées à l’ordre

 

 

Dans le monde politique comme ailleurs, chacun est en effet « sommé de participer au jeu du genre », poursuit l’auteure du Genre présidentiel. Enquête sur l’ordre des sexes en politique (La Découverte, 2017). « Les attentes envers le masculin et le féminin sont très différentes : les hommes politiques sont du côté de l’autorité, de la puissance et de la décision, les femmes du côté de la tempérance, du “care” et de la proximité. Leurs pleurs sont donc bien tolérés : personne n’a été choqué par les larmes de Ségolène Royal après sa défaite à la primaire de 2012. En revanche, les femmes doivent, sous peine d’être rappelées à l’ordre, éviter de manifester leur révolte, y compris quand elles auraient de bonnes raisons de le faire : le procès Baupin a montré que les femmes politiques faisaient taire leur colère. »

 

 

 

Elles sont pourtant nombreuses, aujourd’hui, à revendiquer haut et fort cette émotion qui se décline traditionnellement au masculin. C’est la colère qu’invoquent les femmes présentes parmi les « gilets jaunes », comme elle animait il y a deux ans les activistes du mouvement #metoo.

 

 

Certaines vont jusqu’à transformer cet affect en horizon politique : elles en font un bien précieux qu’il conviendrait de préserver. « La première fois que j’ai rencontré la philosophe Geneviève Fraisse, elle m’a donné un conseil : rester énervée, en colère. Ne pas baisser la garde et être constamment sur le qui-vive », raconte sur son blog la féministe Rebecca Amsellem, fondatrice des Glorieuses.

 

« La colère des femmes est souvent inhibée et quand elle survient, elle est considérée comme une anomalie sociale ou psychiatrique »
Christine Bard, historienne

 

L’essayiste américaine Soraya Chemaly en a même fait un livre. Dans Rage Becomes Her : The Power of Women’s Anger (Atria Books, 2018, non traduit), la directrice du Women’s Media Center, rend hommage à la colère des femmes. « C’est un signal qui nous met en garde contre l’affront, la menace, l’insulte et le mal. Et pourtant, dans chaque culture, la colère est réservée aux garçons et aux hommes. En séparant la colère de la féminité, nous séparons les filles et les femmes de l’émotion qui protège le mieux de l’injustice. De la même manière que nous avons appris à croiser les jambes et à coiffer nos cheveux, nous avons appris à ranger notre langue dans notre poche et à ravaler notre fierté. »

 

 

Pour l’historienne Christine Bard, professeure à l’université d’Angers, cet éloge de la colère appartient plutôt au registre du féminisme contemporain. « Depuis les années 1980 et surtout 1990, il valorise l’« empowerment » des femmes en les encourageant à affirmer leur personnalité en dehors des prescriptions genrées. Cette approche individuelle a ses limites – elle plaide l’adaptation au système plutôt que sa transformation – mais elle a le mérite d’insister sur la conquête de soi. La colère des femmes, c’est vrai, n’est pas légitime socialement : elle est souvent inhibée et quand elle survient, elle est considérée comme une anomalie sociale ou psychiatrique. »

 

 

« Hors des bornes de leur sexe »

 

 

Dans les sociétés occidentales, où la grammaire des émotions distingue soigneusement les registres du féminin et du masculin, la colère est en effet un territoire déconseillé aux femmes. « Les femmes en colère sonthors des bornes de leur sexe, comme on le disait des Tricoteuses, citoyennes assistant aux débats politiques jusqu’à ce que la Convention leur en interdise l’accès en 1793, souligne Fanny Bugnon, maîtresse de conférences à l’université Rennes-II. Elles s’éloignent du modèle culturel de l’épouse discrète et soumise. En 1929, dans Une Chambre à soi, Virginia Woolf rappelait que pour Périclès, la plus grande gloire, pour une femme, consistait justement à ce que l’on ne parle pas d’elle. »

 

 

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Pour incarner la douceur, la docilité et le charme qui siéent à leur condition, les femmes doivent en effet apprendre à maîtriser leurs emportements. Cette économie sexuée des affects leur impose une rigoureuse discipline des émotions.

 

 

« Ce que l’on appelle aujourd’hui la nature des femmes est quelque chose d’éminemment artificiel, résultant d’une répression forcée par certains côtés et d’une stimulation contre-nature par d’autres », estimait en 1869 le philosophe anglais John Stuart Mill dans L’Asservissement des femmes (Payot, 1975). Soixante-dix ans plus tard, le sociologue d’origine allemande Norbert Elias mettait en lumière, dans La Civilisation des mœurs, le caractère socialement construit de l’expression des pulsions.

 

Lorsqu’elles n’étaient pas considérées comme des avant-gardistes ridicules ou des amoureuses égarées, les femmes révoltées étaient, jusqu’à la fin du XIXe siècle, rangées du côté de la folie

 

« Norbert Elias s’élève contre la naturalité des instincts, qui sont en réalité façonnés par les rapports de pouvoir entre les groupes sociaux, souligne Florence Delmotte, chercheuse à l’université Saint-Louis à Bruxelles. Les sociétés guerrières valorisaient les pulsions agressives chez les hommes. Malgré la pacification et la démocratisation qui ont rapproché, au fil des siècles, l’expression des sentiments des deux sexes, les hommes des sociétés patriarcales continuent, aujourd’hui, à faire partie des dominants (« established »), les femmes des dominés (« outsiders »). Elles ont, comme tous les dominés, intériorisé l’image que leur renvoie le groupe dominant : elles savent qu’elles ne doivent pas se mettre en colère. Les choses changent, mais lentement. »

 

 

Nul ne prétend pour autant, bien sûr, que les femmes, dans l’histoire, ne se sont jamais emportées. Dans la préface de Penser la violence des femmes (La Découverte, 2012), l’historienne Arlette Farge rappelle à tous ceux qui en douteraient encore que la colère est une émotion humaine qui appartient à tous : les femmes « sont des êtres humains à part entière et elles en assument toutes les facettes ».

 

 

Des émeutes de subsistance des « ménagères » de l’Ancien régime à la Marche des femmes sur Versailles de 1789, des suffragettes du XIXe siècle aux féministes des années 1970, de la grève des « midinettes » de la haute couture parisienne de 1917 aux occupations d’usines textile de 1936, l’histoire est jalonnée de révoltes de femmes en colère.

 

 

Ces « créatures du diable »

 

 

A cette galerie de portraits collectifs, s’ajoute une foule de femmes anonymes qui se sont battues, chacune à leur manière, contre les injustices de leur temps.

 

 

Dans Femmes en métiers d’hommes (Bleu autour, 2013), l’historienne Juliette Rennes célèbre ainsi le souvenir des premières gardes champêtres, maîtres d’armes ou avocates moquées dans les cartes postales consacrées, entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres, à ces femmes émancipées que l’on tournait en ridicule.

 

 

Dans Un quart en moins (La Découverte, 2014), la chercheuse Rachel Silvera raconte le combat de techniciennes commerciales ou d’ouvrières câbleuses ayant exigé, devant les tribunaux, le respect du principe de l’égalité salariale.

 

 

Au XVIIIe, au XIXe et même au XXe siècle, toutes ces femmes qui voulaient parler haut et fort et braver les conventions ont été sévèrement jugées par leurs contemporains. « Le désordre des sexes suscite toujours stupeur et incompréhension, souligne l’historienne Fanny Bugnon. Les femmes révoltées demeurent une énigme sociale. »

 

 

L’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco, qui a retracé le destin de six femmes prises dans la tourmente révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle, souligne ainsi qu’elles se faisaient traiter de viragos, de bacchantes, de débauchées ou de monstres oublieuses de leur nature : ces « créatures du diable », expliquait-elle en 2016 dans une conférence donnée au Musée du quai Branly, ont eu droit « à des biographies imaginaires, des légendes, des complots noirs ou roses qui les ont rabaissées ou ridiculisées ».

 

« Freud estimait que l’hystérie était une névrose liée à l’éducation traditionnelle imposée aux filles, la manifestation, en quelque sorte, d’une colère rentrée. »
Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyste

 

Quand elles n’étaient pas insultées, les femmes en colère étaient ramenées à leur fragilité affective et à leur sensibilité exacerbée.

 

 

En 1871, les juges avaient interrogé avec insistance Louise Michel sur ses relations amoureuses alors qu’ils s’étaient abstenus de poser de telles questions aux communards de sexe masculin. Une même partition sexuée s’est rejouée, plus d’un siècle plus tard, au procès d’Action directe. « Les magistrats se sont enquis de la vie amoureuse de Nathalie Ménigon, pas de celle de son compagnon Jean-Marc Rouillan, note Fanny Bugnon, auteure des Amazones de la terreur (Payot & Rivages, 2015). Comme s’ils voulaient renvoyer le geste politique de cette militante à un imaginaire passionnel ou sentimental, comme si elle avait été aveuglée par l’amour, comme si son acte était le fruit d’un dérèglement des sens. Comme souvent, le but est de psychologiser pour dépolitiser la violence des femmes. »

 

 

Lorsqu’elles n’étaient pas considérées comme des avant-gardistes ridicules ou des amoureuses égarées, les femmes révoltées étaient, jusqu’à la fin du XIXe siècle, rangées du côté de la folie.

 

 

« Elles étaient caricaturées en esclaves de leurs humeurs, analysent l’historienne Mathilde Larrère et la journaliste Aude Lorriaux dans Des intrus en politique. Femmes et minorités : dominations et résistances (Editions du détour, 2017). Les médecins de la fin de l’Ancien Régime avaient même une explication pour cela : la matrice ! Et oui, l’utérus (dont certains allaient même jusqu’à l’imaginer baladeur…) influerait sur le cerveau, rendant la femme prompte aux émotions incontrôlées, aux larmes, aux cris. Hystérie vient du mot utérus, ne l’oublions pas. »

 

 

A l’école de la maîtrise de soi

 

 

Pour la médecine du XIXe siècle, la rebellion féminine relevait en effet d’une forme d’aliénation. « Elle considérait comme une pathologie le fait qu’une femme veuille devenir autre chose que ce à quoi l’assigne la nature, c’est-à-dire sa condition d’épouse et de mère, précise Elisabeth Roudinesco. Parce que les convulsions de son corps la rendaient inapte à la procréation et à la vie de famille, la femme hystérique, comme l’enfant masturbateur et l’homosexuel, était classée parmi les pervers ou les fous. Pour ces femmes, la psychanalyse a été un instrument d’émancipation : Freud estimait que l’hystérie était une névrose liée à l’éducation traditionnelle imposée aux filles, la manifestation, en quelque sorte, d’une colère rentrée. »

 

Un siècle et demi plus tard, la « pathologisation » de la révolte des femmes n’est plus qu’un lointain souvenir, comme les quolibets adressés jadis aux femmes révolutionnaires ou aux pionnières de la féminisation des métiers.

 

La colère féminine n’est pas toujours acceptée pour autant. « Dans La Domination masculine [Seuil, 1998], Pierre Bourdieu constate que les femmes doivent, aujourd’hui encore, observer unecontenance réservée”, explique la sociologue Marie Duru-Bellat, auteure de La Tyrannie du genre (Presses de Sciences Po, 2017). Protester, contester, affirmer clairement ce que l’on est et ce que l’on veut en haussant le ton, c’est à l’opposé de cettecontenance réservéeque l’on souhaite, aujourd’hui encore, inculquer aux filles. »

 

 

Dès le berceau, les parents considèrent que l’emportement est étranger au registre féminin. Des chercheurs en psychologie ont ainsi demandé à des adultes de décrypter la photo d’un bébé de neuf mois en pleurs : lorsque cet enfant est présenté comme un garçon, ils décrivent une crise de colère, lorsqu’il est présenté comme une fille, ils pensent plutôt à un moment de tristesse – comme si la colère ne pouvait être un attribut naturel du sexe féminin.

 

 

Dès la petite enfance, l’éducation des filles est une véritable école de maîtrise de soi : les adultes leur proposent des jeux calmes, les mettent en garde contre les activités à risques, leur demandent de ne pas faire de bruit, s’inquiètent dès qu’elles s’éloignent et les rappellent à l’ordre lorsqu’elles élèvent la voix.

 

 

« Au-delà » de la colère

 

 

A la crèche, à l’école comme dans les familles, le « double standard » filles-garçons est la norme, ajoute Marie Duru-Bellat. « Les études montrent que les garçons reçoivent de l’attention quand ils sont en colère, les filles quand elles ont des comportements de communication verbale. Les adultes encouragent les filles à exprimer leurs sentiments et à être conciliantes, alors qu’ils incitent les garçons à ne pas se laisser marcher sur les pieds et à accepter l’affrontement. La colère des garçons est considérée comme un signe de virilité : elle est perçue comme innée et naturelle – même si les travaux scientifiques montrent que peu d’éléments démontrent le lien entre l’agressivité et la testostérone. »

 

 

Comment s’étonner, dans ces conditions, que les femmes aient encore du mal à se mettre en colère ? Qu’elles tolèrent en silence, parfois pendant des années, des pratiques de harcèlement comme celles de la Ligue du LOL ? Qu’elles aient du mal à s’imposer, malgré la parité, dans un monde aussi féroce que la politique ?

 

 

« Nos héroïnes nationales sont des femmes qui se maîtrisent, remarque l’historienne Christine Bard. Les quatre qui figurent au Panthéon – Simone Veil, Marie Curie, Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz de Gaulle – sont des femmes déterminées, pas des héroïnes en colère. Quant à l’avocate féministe Gisèle Halimi, elle est véhémente et éloquente, mais elle ne s’emporte pas : elle sait que cela disqualifierait son combat. »

 

 

Christine Bard ne fait pas pour autant un éloge inconditionnel de la colère. « C’est une étincelle mais il faut en faire quelque chose – la transformer en revendications, comme le font les collectifs féministes, en une pensée de l’émancipation, comme le proposent les intellectuelles, en une écriture littéraire, comme le fait Virginie Despentes. Il faut tenter d’atteindre l’au-delà de la colère. » Le chemin est escarpé mais de plus en plus de femmes l’empruntent : c’est cet « au-delà » de la colère que visent les femmes politiques qui ont témoigné dans le procès en diffamation intenté par l’ancien député écologiste, Denis Baupin, ou les étudiantes en journalisme qui ont signé un manifeste contre les « mécanismes de domination et d’humiliation » de la Ligue du LOL.

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